Avec son ouvrage Le mystère du capital, Hernando de Soto a très largement renouvelé l’approche traditionnelle des marchés informels. Sa thèse principale est la suivante : aucune nation ne peut se développer économiquement sans la constitution d’un cadre juridique garantissant à tous le droit à la propriété et une identité administrative. Sans un tel cadre, l’économie n’est faite que de petits entrepreneurs dont les possessions ne sont pas reconnues légalement et qui ne peuvent développer leur activité économique. Mais les barrières administratives pour fixer des titres de propriété ou simplement l’identité administrative sont telles qu’il est impossible pour ces individus qui vivent dans l’extra-légalité de se sortir du secteur informel alors même qu’ils possèdent en réalité des actifs de valeur. De Soto parle ainsi de « capital mort ».

De Soto cherche ensuite à démontrer comment le développement des pays émergents est limité par la lourdeur des règles administratives. Il part pour cela d’une expérience concrète et familière pour de nombreux micro-entrepreneurs dans les pays émergents : il s’essaie à rendre formelle une boutique textile à Lima au Pérou. Son équipe de chercheurs décide d’y consacrer toutes ses journées. De bureau en bureau, il passera (au rythme de six heures par jour) 289 jours pour réussir à faire reconnaître cette modeste entreprise par l’Etat péruvien. Cela équivaut, en équivalent de salaire à 1 231 $, soit 31 fois le salaire minimum. La création d’un titre officiel de conducteur professionnel de taxi ou de bus privé a nécessité 26 mois de démarches à travers la bureaucratie.

De la même manière, la propriété foncière est extrêmement délicate à établir : Il faut par exemple 6 années et 11 mois, et 207 démarches administratives dans 52 administrations différentes pour obtenir l’autorisation de construire une maison sur un terrain appartenant à l’Etat. Fort de cette première expérience, il décide de la multiplier dans de nombreux pays émergents. Les résultats sont édifiants.

Aux Philippines, le constructeur d’une habitation située sur un terrain appartenant à l’Etat ou à un propriétaire privé, devrait, pour acquérir légalement le terrain, s’associer à ses voisins pour être éligible à un programme de financement de logements par l’Etat. Cette procédure requiert 168 étapes, l’implication de 53 administrations publiques et privées et prend au final entre 13 et 25 ans.

L’expérience menée par De Soto et son équipe a également permis de mettre en lumière une autre caractéristique importante de certains pays en développement : il semble parfois tout aussi compliqué de se maintenir dans la légalité que d’y entrer. On observe ainsi de nombreuses situations où des pans de l’économie auparavant intégrés à l’économie formelle sortent progressivement du champ légal pour rentrer dans l’informalité. Au Brésil en 1970, plus des deux-tiers des maisons construites étaient officiellement mises en location. En 2000, cette part était retombée à 3%. Cet écart s’explique par le transfert d’une grande partie du marché de la location, qui n’a pas disparu durant cette période, vers les zones non-régulées des villes brésiliennes (favelas) où le marché se fait par la loi de l’offre et la demande en dehors de tout cadre légal.

De Soto tire deux conséquences primordiales pour la compréhension des marchés informels : d’une part, personne ne pourra sortir du secteur informel car il est impossible d’y consacrer autant de temps et d’argent. Il existe pourtant une richesse dans ces marchés mais le capital est, contrairement aux marchés formels, mort.

En d’autres termes, il manque un système de représentation – les droits de propriété- qui seuls peuvent permettre de faire passer l’accumulation de richesse réelle présente dans le secteur informel à un processus de capitalisation indispensable à la croissance économique.

Mais les barrières administratives pour fixer des titres de propriété ou simplement l’identité administrative sont telles qu’il est impossible pour ces individus qui vivent dans l’extra-légalité de se sortir du secteur informel  alors même qu’ils possèdent en réalité des actifs de valeur.

Dans ce cadre, le problème n’est plus le secteur informel mais bien plus le secteur formel et les coûts associés au secteur formel. Pour De Soto « the real problem is not so much informality as formality ».