Depuis une quinzaine d’années de nouveaux modèles de développement et de lutte contre la pauvreté, destinés à favoriser l’accès de biens et de services au plus grand nombre, se sont multipliés.

En 2004, C.K. Prahalad a en effet profondément bouleversé la vision qu’avaient les entreprises, multinationales de la pauvreté. Changer de regard sur les personnes à faibles revenus : tel est l’objectif premier de son ouvrage désormais célèbre – The Fortune at the Base of the Pyramid.

C.K. Prahalad a su cristalliser sous l’ombrelle du simple acronyme B.O.P de nombreuses initiatives hétérogènes et faire gagner ainsi en visibilité une idée très puissante : l’entreprise peut contribuer à lutter contre la pauvreté. Le sous-titre de son ouvrage –eradicating poverty through profits est à ce titre explicite.

C.K. Prahalad vise en premier lieu à rompre avec le concept de philanthropie en appelant les entreprises, dans leur propre intérêt à s’intéresser au marché des personnes à faibles revenus.  Intérêt car si les marges sont faibles, l’effet volume serait tel que les opportunités de ce marché, désormais résumées par le seul acronyme BoP- sont considérables.

L’un des points de départ essentiels, trop souvent négligé par les analyses sur la pauvreté, est l’importance de ce qu’il est convenu d’appeler les « pénalités de pauvreté », qui désignent le surcoût qu’un consommateur pauvre paie généralement pour ses biens et services. Les populations pauvres souffrent du paradoxe indécent selon lequel elles paient souvent plus cher leurs biens et services que les populations plus aisées.  Jusqu’au développement du microcrédit, les taux de crédit auxquels avaient accès les clients pauvres dans les pays émergents étaient quasi-usuriers. Mais ces pénalités peuvent survenir sur de nombreux secteurs. C.K. Prahalad compare notamment les prix de différents produits et services dans un quartier résidentiel et dans un bidonville de Bombay.

 

Bombay Dharavi (bidonville) Warden Rd Suburb (quartier résidentiel de Bombay) Multiplicateur
Coût du crédit (taux annuel) 600 / 1000% 12-18 % 60 / 75 x
Eau municipale $1 $0,03 37 x
Téléphone (minute) $0,04 / 0,05 $0,025 2 x
Médicaments contre la diarrhée $20 $2 10 x
Riz (kilo) $0,28 $0,24 1,2 x

 

La théorie BoP dans sa dimension d’accès aux biens services repose ainsi sur un double postulat

  • Economique : il est possible pour des entreprises de corriger certaines défaillances des marchés informels et d’offrir des produits et services à moindre coûts. Le surplus apporté au consommateur – qui paie moins cher ses produits – se traduit bien par un accroissement de son revenu disponible.
  • Moral : reconnaître aux populations pauvres le statut de consommateur ou d’emprunteur et non « d’assisté » est une marque de dignité et un facteur d’estime de soi. On soulignera une forme de renversement avec la théorie de la responsabilité sociale de l’entreprise qui préjuge que la responsabilité des entreprises en matière sociétale consiste à aider les populations pauvres dans une optique philanthropique. Le marché est ici considéré comme le lieu véritable de la dignité.