Depuis de nombreuses années, en effet, la situation très dégradée de l’emploi, notamment pour les moins qualifiés, contraint un nombre croissant de personnes à imagine de nouvelles formes d’activité économique et à opter, à titre d’activité principale ou complémentaire, pour le self-employment et le micro-entrepreneuriat. Dans un contexte de crise économique prolongée et de chômage massif, il se révèle en effet bien souvent plus facile de trouver de l’activité, c’est-à-dire un marché, qu’un emploi salarié. Le phénomène est double : si des inactifs ou des personnes au chômage deviennent ainsi des « micro-entrepreneurs », des personnes insérées professionnellement également, qui multiplient les activités pour générer davantage de revenu. La polyactivité se développe ainsi, y compris pour des salariés qualifiés en CDI.

Cette tendance a été aussi renforcée par l’évolution du cadre réglementaire et la flexibilité introduite par le statut d’auto-entrepreneur. Créé en 2008, ce statut vise à encourager l’entrepreneuriat et l’initiative individuelle en France. En simplifiant les démarches administratives et en autorisant le micro-entrepreneur à concilier différentes activités et cumuler des revenus (pour des personnes salariées ou des bénéficiaires du RSA par exemple), ce statut a révolutionné le secteur du micro-entrepreneuriat. Il a remporté un vif succès : le nombre d’auto-entrepreneurs a presque doublé entre 2010 et 2014 (973 000 auto-entrepreneurs inscrits en 2014, dont 485 000 ayant déclaré un chiffre d’affaires positif). Ce statut continue d’alimenter la polémique. La question de son évolution, voire de sa pérennité, constitue un enjeu politique majeur.

Ces mutations profondes du marché du travail sont une tendance qui dépasse largement le cadre hexagonal et l’augmentation de la part du travail indépendant est un phénomène observé dans la majorité des pays développés au cours des dernières années.
Les bouleversements du marché du travail depuis le début de la crise économique ainsi que la volonté d’une part non négligeable d’employés de se tourner vers des formes de travail plus flexibles et plus indépendantes expliquent cette évolution. L’Organisation internationale du travail a ainsi consacré un récent rapport aux évolutions récentes du marché de l’emploi dont les modalités « sont en pleine mutation » et conduisent à repenser le modèle classique du salariat.

Que ce soit sous la forme de l’auto-entrepreneuriat ou plus largement du self-employment (qui regroupe plusieurs statuts : micro-entreprise, freelance, etc.), 14% des travailleurs européens font désormais partie de cette catégorie de « nouveaux entrepreneurs ».

Au Royaume-Uni : l’équivalent des auto-entrepreneurs, au nombre de 4,6 millions, représentent aujourd’hui 15 % de la main-d’œuvre totale. En Espagne, 18% des actifs espagnols (3,1 millions de travailleurs) sont aujourd’hui auto-entrepreneurs. Aux États- Unis ce sont désormais plus de 30 millions de self-employed qui sont décomptés sur le territoire ; un nombre qui devrait atteindre les 40 millions d’ici à 2019. Les motivations de ces travailleurs indépendants sont multiples. Ainsi, d’après une récente étude, si les « solopreneurs » (qui travaillent en moyenne 35h par semaine) motivent leur choix en invoquant la volonté de devenir leur propre patron (63%) et de gagner en flexibilité (61 %), les indépendants travaillant dans une logique d’activité complémentaire et plus micro-entrepreneuriale (avec un volume horaire maximal de 15 h par semaine) indiquent que la quête de revenus supplémentaires constitue leur motivation principale (58%).[2]

Quatre grands types de profils peuvent ainsi être distingués :

  • Les « Malins » qui ont souvent un statut professionnel stable (salarié, fonctionnaire, etc.) et optimisent leur temps pour arrondir leurs fins de mois. Socialement et économiquement insérés, ils cherchent avant tout à optimiser leur chiffre d’affaires en fonction de leur temps libre.
    • Témoignage d’un prestataire : « J’ai un emploi en CDI qui m’assure des revenus stables. Mais pour arrondir un peu plus les fins de mois je propose mes services sur des sites comme Youpijob. Cela me permet de contrôler quand je travaille en plus ou pas et de trouver de nouvelles opportunités, au-delà de mon propre réseau de connaissances »
  • Les « Serviables » qui sont placés dans une situation similaire mais privilégient la proximité et le sens de la solidarité. Leur rapport à l’argent et au temps est souvent plus ambigu. Certains rendent parfois des services non rémunérés quand d’autres n’hésitent pas à consacrer plus de temps que nécessaire, au même prix, pour effectuer leurs missions
    • Témoignage d’un prestataire : « Rendre service, c’est essentiel. Il faut faire plaisir aux gens. C’est vrai que parfois j’accepte des missions pour lesquelles je ne vais pas forcément gagner beaucoup. Ça m’est un peu égal. Quand j’ai les gens au téléphone et qu’ils sont sympas, ça me donne envie de leur donner un coup de main et d’échanger un peu avec eux. Et puis, passer une matinée pour rendre service, je trouve que c’est plutôt un bon usage de mon temps»
  • Les « Micro-franchisés » qui valorisent l’indépendance au travail et souhaitent généralement développer une activité principale indépendante à plus ou moins long terme en s’appuyant principalement sur des plateformes « opérateurs ».
    • Témoignage d’un prestataire : « Ce qu’il me plaît dans ce nouveau boulot, c’est que j’ai vraiment ma liberté. Je travaille quand je veux, où je veux. Je n’ai plus à recevoir d’ordre de la part d’un supérieur. Ma voiture et les applis VTC que j’utilise sont des outils de travail, mais le patron ici c’est moi.»
  • Les « Contraints » qui faute de trouver un emploi stable et salarié sont dans l’obligation de proposer de petits services à des particuliers dans une logique de survie au quotidien. Il s’agit à la fois de prestataires de services lançant leur activité mais disposant d’un réseau social insuffisant pour trouver de l’activité et des personnes qui n’ont pas de statut juridique stable.
    • Témoignage d’un prestataire : « Je suis prêt à me déplacer pour quelques euros s’il le faut. Quand je réponds à une offre, je fais parfois baisser le prix pour que le client me choisisse. C’est dur à dire mais j’ai besoin de ces quelques euros pour la journée »
[2] The 2014 state of independence in America report, MBO Partners, 2015.